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Nérée Beauchemin

Mon cher Erik, mon correspondant adoré,

Quelle ne fut pas ma surprise, mercredi dernier, au retour de l'école, d'apprendre qu'un colis m'attendait au bureau de poste. J'ai enfourché aussitôt ma bicyclette, et en moins de deux minutes, la préposée me remettait un joli paquet. Inutile d'ajouter que ton livre, les Contes d'Andersen, a passé avant mes devoirs, ce soir-là.

Et le gentil mot qui s'y trouvait caché était tout aussi ravissant ! J'apprécie beaucoup la délicatesse de ton propos. Tu me fais rêver… Ici, les gars sont si peu sensibles à la poésie ! De plus, je partage totalement ton idée de mieux nous faire connaître les écrivains de chez nous. Mais je te le dis tout de suite, notre histoire ne foisonne pas de gens de lettres.

La raison en est toute simple : l'écriture, chez nous, c'est une réalité toute récente. Sans vouloir te donner un cours d'histoire, si je jette un rapide coup d'œil en arrière, je vois, durant les trois cent premières années de la vie du Québec, une longue lignée d'habitants, comme dit ma grand-mère, qui peuplent la vallée du Saint-Laurent. Isolés sur leur terre, travaillant dur pour survivre, peu de gens savaient lire et écrire. Dans bien des régions campagnardes, seuls les curés, les notaires de village et les médecins de campagne pouvaient se permettre ce luxe. Tu comprendras facilement, mon cher Erik, que dans un tel contexte, les œuvres littéraires importantes ont mis du temps à germer.

Cependant, dans mon village de Yamachiche, j'ai aperçu, fixée sur la devanture d'une maison, située presque en face de l'église, une plaque de cuivre sur laquelle était écrit : Ici vécut le poète Nérée Beauchemin 1850 - 1931. J'ai voulu en savoir davantage. J'en ai parlé à mon professeur de français, M. Bernier, qui m'a fait une longue présentation du poète et qui m'a remis un gros bouquin renfermant toute son œuvre poétique. C'est l'un des auteurs les plus connus de ma région. De plus, même si j'aime beaucoup t'écrire, je dois aussi faire mes travaux scolaires. Heureusement, dans ce cas précis, mon professeur accepte une copie de ma lettre comme travail de français. Alors, tu comprendras, je serai un peu moins… intime.

Ma grand-mère qui a connu personnellement Nérée Beauchemin m'a longuement parlé de lui. Elle avait un peu plus de vingt ans quand il est décédé. C'était alors un vieux monsieur qui vivait retiré dans sa grande maison. Mais, à toutes les grandes fêtes du village, on lui réservait une place d'honneur et quelqu'un lisait un de ses poèmes. Les gens instruits semblaient le considérer beaucoup et des hommes importants sont venus de loin pour le rencontrer. C'est pourquoi, ici, tout le monde connaît son nom. Mais personne n'a pu me citer par cœur un seul de ses vers. Les poètes de chez nous sont si peu lus !

Ma grand-mère se rappelle encore quelques-unes de ces fêtes durant lesquelles des ministres du gouvernement et des haut placés de l'Église catholique ont fait son éloge et lui ont remis des médailles. L'une d'elles, la médaille de l'apostolat laïc, avait beaucoup fait jaser. Les gens d'ici ne savaient pas pourquoi on lui avait donné une telle médaille. Personne n'avait de réponses satisfaisantes. Même les prêtres du temps tenaient à ce sujet des propos assez nébuleux. Mais l'histoire la plus cocasse que l'on raconte au sujet des médailles de Nérée Beauchemin, concerne la réception de la médaille d'honneur de l'Académie française. La fameuse médaille s'était égarée au bureau de poste de Trois-Rivières, personne ne sachant qui était Nérée Beauchemin. Encore une fois le vieux dicton s'avérait juste : nul n'est prophète en son propre pays !

Mon cher Erik, je t'ennuie peut-être avec mes propos, mais moi, j'ai trouvé beaucoup de plaisir à essayer de découvrir ce poète dont tout le monde connaît le nom, mais si peu l'œuvre. Pour les gens de Yamachiche, c'était avant tout un bon médecin qui ne ménageait pas ses efforts pour aider les pauvres gens. Ce médecin vivait plutôt dans la pauvreté. Il n'exigeait pas d'argent pour ses visites. Se conformant à une habitude de l'époque, les cultivateurs payaient ses services en biens de toutes sortes : des fruits et légumes, des œufs ou des animaux de la ferme.

Beau temps mauvais temps, le médecin sillonnait les petites routes de campagne, partout où la maladie frappait. Souvent, c'était un voisin charitable, un mari atterré, un père soucieux, qui venait le chercher. Parfois, il allait lui-même rendre visite à l'un de ses malades. La plupart du temps, la distance était grande et les sentiers en très mauvais état. Avec la même patience, le même acharnement contre la maladie, il refaisait cent fois le même trajet.

C'est en lisant ses poèmes que j'ai découvert l'âme du poète. En 1896, Nérée Beauchemin publie son premier recueil, Floraisons matutinales. L'auteur y chante la beauté de la campagne québécoise. La floraison, la moisson, la vie dans les champs, comme toutes les scènes de la vie campagnarde, occupent une place de choix. Par contre, dans le second recueil, l'auteur se concentre davantage sur le monde intérieur. De plus, il y manifeste un amour profond pour sa patrie. Cet homme instruit, qui n'a jamais quitté sa région, cherche à immortaliser l'amour des siens pour leur coin de pays. Publié en 1928, ce petit livre, le meilleur selon moi, s'appelle justement Patrie intime.

Le poème placé au début du livre laisse clairement voir en quoi consiste cet amour du pays.

Rien ne m'est cher comme le val
Où, par-dessus tous les toits, brille
La riche aiguille
De mon vieux clocher natal.

Est-il terre au plus doux parfum,
Terre plus belle, plus sacrée,
Plus adorée,
Que l'intime berceau commun !

Mon pays, il est sans pareil :
Juin d'un si beau vert le couronne,
Et chaque automne
Le drape d'un or si vermeil.

Ce très long poème dont je n'ai cité que les trois premières strophes étale au grand jour ce qui fait son bonheur. Le poète chante l'amour de son pays comme d'autres chantent la femme aimée.

Nérée Beauchemin a limité ses voyages à sa région, où il a passé les 80 années de son existence. Toute sa vie a été consacrée à ses malades et à sa famille. Or, dans ses poèmes, il ne parle presque jamais des siens. C'est toujours avec une très grande discrétion qu'il y fait parfois quelques allusions. Pourtant, pour une âme aussi sensible, il est étonnant que les grandes joies et les grandes peines que la vie apporte forcément ne laissent aucune trace dans ses textes.

Le docteur Charles-Nérée Beauchemin est né le 20 février 1850 à Yamachiche. Il était le fils d'Hyacinthe Beauchemin, médecin, et d'Elzire Richer Laflèche. Le docteur Hyacinthe Beauchemin était le fils d'Antoine et le frère de Charles-Odilon Beauchemin, libraire-éditeur, et fondateur de la Librairie Beauchemin, toujours vivante.

Nérée Beauchemin fit ses études primaires à l'Académie Sainte-Anne de Yamachiche, ses études classiques au séminaire de Nicolet, de septembre 1863 à mai 1870, et ses études universitaires à l'Université Laval, à Québec, de septembre 1870 au 19 juin 1874, où il obtint sa licence en médecine.

Admis à la pratique médicale, il s'établit avec son père, à Yamachiche, dans la maison natale. Dix ans plus tard, il achète la maison de député Charles Gérin-Lajoie, celle-ci étant située au coin opposé de la même rue. À peine est-il installé dans sa nouvelle maison que son père, atteint de fièvre typhoïde, meurt. Le mois suivant, Nérée Beauchemin épouse Anne Lacerte, fille du docteur Élie Lacerte, qui demeurait en face de chez lui, de l'autre côté de la rue Sainte-Anne.

De ce mariage sont nés dix enfants, dont quatre moururent en bas âge; les autres s'établirent tous dans la région. Aucun ne devint médecin, mais Fernand, le fils aîné, ouvrit une pharmacie dans une annexe, derrière la maison familiale. On connaît peu la vie qui se vécut là. On sait seulement, par les amis ou les voisins, que les arts y trouvèrent un milieu favorable à leur éclosion. La poésie, la peinture et la musique se développèrent en harmonie. Même si aucun enfant ne fit une carrière artistique, la réputation de la famille était connue. Et les anciens s'en souviennent… Jeanne, la cadette, savait faire monter des émotions intenses quand le chant plaintif de son violon se mêlait aux voix angéliques de la chorale de l'Académie Sainte-Anne, dans la magnifique église de Yamachiche.

Ceux qui ont connu le docteur Nérée Beauchemin affirment sans hésiter que cet homme charmant, doux, tranquille, n'a vécu que pour sa famille, sa profession et ses vers. Ceux-ci, il les composait dans ses rares moments de loisir, entre deux visites aux malades. Il confiait, dans une lettre à son ami, M. l'abbé Albert Tessier, que ses courses à travers la campagne lui ont le plus souvent servi d'inspiration. Plus d'une fois, de retour d'une de ces promenades, il avait à peine le temps d'enlever son manteau, le poème jaillissait de source. Ce sont ces poèmes-là qu'il préférait. À maintes reprises, cependant, son talent étant connu, on fit appel à lui pour composer un poème de circonstance, soit pour une fête religieuse, soit pour un anniversaire important, ou encore pour un hommage rendu à un personnage célèbre. Dans ces cas-là, même si la composition du poème suit toutes les règles de l'art et demeure un petit bijou artistique, on ne sent pas cette émotion chaude qui anime tous les autres poèmes nés de l'inspiration du moment présent.

J'ai parcouru toute son œuvre. Et je vais te dire, en toute honnêteté que les poèmes religieux m'ont laissée froide. Il semblerait, comme me le répète ma mère, que je pourrai mieux comprendre un jour… Par contre, j'ai adoré plusieurs poèmes qui décrivent des aspects particuliers de la vie de notre petit patelin au XIXe siècle. Je vais t'en présenter quelques-uns.

Je ne sais pas si tu l'ignores, mais, au siècle dernier, le Québec détenait le championnat mondial des grosses familles. Aussi, un prix spécial était accordé aux pères de famille dont l'épouse mettait au monde plus de 20 enfants. Et, en moyenne, chaque famille comptait plus de 10 rejetons. Nérée Beauchemin, à titre de médecin, a mis au monde des milliers d'enfants. C'est pourquoi, ce phénomène le touche particulièrement. La ribambelle d'enfants qui emplissait chaque maison était perçue de façon positive, car cette grande fécondité allait assurer la survie de notre peuple. Cette croissance enchante le cœur du poète. Il présente ainsi la famille québécoise :

Elle est ce plantureux berceau
Où les enfants poussent par talle;
Ainsi, dans la glèbe natale,
Le bon grain pousse à plein boisseau.

Dans le cours de toutes les lunes,
Glorieux fruits du même plant,
Ils sont venus, une fois l'an,
Du temps des sucres, au temps des prunes.

Ces grosses familles exigent de nouvelles terres pour nourrir tout ce monde. Or, à cette époque, le sol québécois est entièrement boisé. Il faut donc défricher de nouveaux terrains sur lesquels viendra se bâtir la nouvelle génération. Ainsi, en hiver, on abat les arbres, au printemps, on bâtit les maisons et, à l'automne, on brûle les branches et les racines pour créer de nouvelles terres cultivables. Le poète qui serpente les routes voit surgir partout de grands abattis et hume la bonne odeur du bois qui flambe. De retour chez lui, il écrit…

L'autre septembre, à la tombée
Des brumes et du soleil levant,
C'était la joyeuse flambée,
Le feu qui danse et vole au vent,

L'abattis qui fume et rougeoie
Le bûcher des bouleaux d'argent,
Triomphant comme un feu de joie
Par les beaux soirs de la Saint-Jean.

Et quand la clairière est ainsi nettoyée, le printemps suivant, le cultivateur va semer le blé pour faire la farine, et le lin pour tisser des vêtements pour toute la maisonnée. Aussi les yeux du poète s'ouvrent tout grands et s'émerveillent devant cette nature généreuse qui nourrit et habille les filles et les fils de la race. Ainsi, le long des routes, le lin fait son fil…

Le lin vert que le soleil dore
Et glace d'un émail subtil,
Le lin mûr que rouit l'aurore,
À pleines tiges, fait son fil.

Nérée Beauchemin adore la campagne. Comme la plupart de ses contemporains, il perçoit la campagne comme un lieu de bonheur, au contraire de la ville où les dangers rôdent. Cette vision bucolique de la vie campagnarde teinte la plus grande partie de son œuvre. Aussi, dans l'un de ses plus touchants poèmes, qui s'intitule Mon village, il écrit…

Au séjour bruyant des cités
Je préfère nos champs tranquilles
Riants asiles
Par le vrai bonheur habités.

Dans cette campagne québécoise, un objet retient souvent son attention : c'est la croix du chemin. C'était coutume, à l'époque, de planter une croix à toutes croisées de chemin. L'Église catholique faisait ainsi sentir sa présence dans les moindres déplacements de ses fidèles. Les curés encourageaient leurs paroissiens à ériger et à entretenir ces croix. Mais, comme le médecin lui-même, certaines d'entre elles prennent de l'âge et sont parfois laissées à l'abandon. Une grande tendresse et une profonde nostalgie animent l'un de ses plus longs poèmes, La croix des falaises. J'en cite quelques extraits :

Sur un tertre couvert de giroflées
S'élève une humble croix. Quelques arbres vieillis
Lui forment une voûte où les nuits étoilées
Glissent leurs rayons recueillis.

Je t'aime, vieille croix, toute verte de mousse,
Tu fais battre mon cœur dans mon sein refroidi
Comme le front mourant du vieux chêne qui pousse
Sur la colline où j'ai grandi.

J'aime ton chèvrefeuille aux odorantes tresses
J'aime à le voir frémir et pendre en verts festons,
Et comme un vieil ami, te couvrir de caresses
De ses amoureux rejetons.

Poétiques lambeaux des croyances de France,
Vous parlez des beaux jours à jamais assombris;
La foule vous regarde avec indifférence;
Moi, je vénère vos débris.

J'ai beaucoup aimé le lien qui s'établit entre le poète et la croix, comme si ces objets inanimés, qui jalonnent sa vie de médecin de campagne, étaient devenus à la longue des amis. Le destin même du poète ressemble à ces croix abandonnées. Entouré de gens qui ont généralement peu de temps à consacrer à la lecture ou à l'écriture, le poète craint que sa poésie, comme les croix de la falaise, sombre dans l'oubli et l'indifférence.

Que je te redoute, ô silence,
Ô noir silence de l'oubli,
Gouffre où s'abîme l'espérance
Du poète que nul ne lit.

Le poète vieillissant s'émeut aisément devant les couleurs de l'automne. Son dernier recueil est rempli d'images de cette saison. Une réelle tristesse l'habite. Ces deux strophes soulèvent le voile…

Saluant d'une larme et d'un pâle sourire
Le beau soleil dont la lumière et les chaleurs
De sa verdure ont fait chatoyer les couleurs,
L'automne, en robe d'or, pas à pas, se retire.

L'automne, dont le lit de cuivre vert de rouille
Rutile comme l'or et le pourpre au soleil,
Gît, offrant dans la mort latente du sommeil,
Au linceul de l'hiver, sa royale dépouille.

Dans ce pays nordique qui est le nôtre, l'automne, annonciatrice d'un long repliement sur soi, prend aisément une valeur symbolique. En effet, les habitants, à cause des tempêtes de neige et des routes fermées, sont souvent obligés de rester à la maison. Le poète pressent aussi cet autre repliement sur soi, la mort.

La solitude envahit les dernières années de son existence comme un signe avant-coureur de sa fin prochaine. Tous les gens qui l'ont connu à cette époque conservent l'image d'un homme solitaire. Peu enclin à se mêler aux gens de son village, le vieux docteur consacre ses dernières années à sa poésie. Les soins de son âme occupent tous ses loisirs et consument le reste des énergies de son corps vieillissant. La nature, qui n'a jamais cessé d'être son soutien comme sa confidente, répand un baume sur sa solitude :

Et dans le jardin solitaire,
Où, comme une âme vient errer
L'oiseau qu'une peine fait taire
Je chante pour ne pas pleurer.

Cette tristesse, qui s'attache aux pieds du poète, le conduit souvent vers la prière. La foi chrétienne guide alors la main de l'artiste. La mort n'est plus seulement attendue, elle est espérée.

Ma frêle enfance en sa fleur s'est flétrie,
Et la douleur a consumé mes jours.
Ô ma patronne, ô ma mère, ô Marie,
Je souffre et pleure. Oh ! viens à mon secours !

Viens me conduire et me coucher
Dans le grand repos de la terre
Dans le silence et le mystère,
Dans la grande ombre du clocher.

Nérée Beauchemin désirait ardemment connaître une mort douce. Son vœu a été exaucé. Il s'est éteint au milieu des siens, le 29 juin 1931, à la suite d'une courte maladie.

En guise de conclusion, je voudrais mettre fin à cette lettre par quelques vers très simples qui résument bien, à mon avis, la vie de ce grand poète :

J'ai vécu de l'amour des êtres et des choses,
De l'amour de la femme et de l'amour des fleurs,
De l'amour de l'enfant et de l'amour des roses,
Et tour à tour la femme et l'enfant et les fleurs
M'ont fait souffrir de très grandes douleurs.

Mon cher Erik, voilà la présentation du seul poète de mon petit patelin. C'est peu. Mais, comme on dit chez nous, je l'ai fait au meilleur de mes connaissances.

Je n'ai pas trouvé de recueil de poésie de Nérée Beauchemin dans les librairies. Ma mère, ne voulant pas se départir du recueil unique qu'elle s'était acheté durant ses études au secondaire, a bien voulu le faire photocopier. Je t'envoie donc cette version. Tu m'en donneras des nouvelles.

J'ai bien hâte de te lire. Grosse bise.
De ta correspondante québécoise,

Marie-Claude Bellemare











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